À jouir

Peut-on apprendre

Interview pour le Journal des femmes
par Caroline Ovary

de Nathalie Giraud Desforges, sexothérapeute,
fondatrice de Piment Rose

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Des conseils pour réveiller son désir, prendre son pied et (surtout) atteindre l’orgasme ne cessent de pleuvoir. Ce n’est pas nouveau, mais c’est d’autant plus observable que la sexualité féminine fait l’objet de recherche et relève petit à petit à ses secrets.

Mais posons-nous la question qui nous brûle les lèvres (et sans mauvais jeu de mots) : réellement, c’est possible ? Possible de passer de la levrette au missionnaire et de voir le ciel s’ouvrir ?

Les sexologues sont unanimes à ce propos : oui, la sexualité, ça s’apprend. Mais ce n’est pas aussi magique.

 

Nathalie Giraud Desforges, sexothérapeute, précise : « La sexualité, ça s’apprend et ça se prend, c’est-à-dire que ça s’investit. On parle d’un investissement en temps, en intérêt, en conscience ». Autrement dit, point de mode d’emploi. Chaque individu crée, au fil des ans, des rencontres et des expériences, son – ou ses – propre mode d’emploi ou disons même sa propre « grammaire sexuelle », selon les termes de la sexothérapeute. 

Alors oui pour apprendre à jouir, mais cela exige de changer de paradigme et de rompre avec l’idée selon laquelle la sexualité s’apparente à une recette de gâteau au yaourt (et que tu verses deux pots de farine…).

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L’orgasme, ça dépend de qui, de quoi ?

Les hommes auraient « toujours envie » et leur sexualité serait « mécanique ». En parallèle, les stéréotypes de genre – qui imprègnent de toute évidence nos vies intimes – racontent que les femmes ont une sexualité compliquée et que l’orgasme est « dans la tête ».

S’il dépendait seulement de notre humeur du jour, apprendre à jouir serait difficile (ou très facile, tout dépend du point de vue). Dézinguons cette vieille idée qui voudrait que désir et plaisir féminins soient uniquement cérébraux.

Le cerveau joue un rôle, certes, mais notre corps est là, lui aussi, prompt à avoir envie et à réagir aux caresses. Les dernières révélations concernant le clitoris rappellent que ce dernier est l’organe de la volupté féminine, à l’origine de nos orgasmes. Mais il n’est pas l’unique : seins, vagin, col de l’utérus ou même nombril sont dans la course. « Nous sommes un vaste champ de plaisir », précise Nathalie Giraud Desforges.

Comprendre : non à l’orgasme purement « dans la tête », mais non à l’orgasme qui surviendrait en appuyant sur un bouton.

Car que dire, par exemple, des sextoys actuels qui « aspirent » le clitoris et promettent des orgasmes en deux minutes ? Que celles qui n’y parviennent pas n’ont rien compris ? Trop réducteur. Tout ça pour conclure (ou introduire) qu’il est important de se réapproprier son corps dans son ensemble.

 

« Apprendre l’orgasme, c’est commencer par accueillir toutes les parts de soi et réconcilier corps et esprit », poursuit l’experte. Alors fini les « mon clitoris peut tout faire, il faut que j’appuie dessus » ou « il faut que je me détende, sinon c’est niet ». Coupons-nous de toutes ces injonctions qui essaient de nous indiquer LA direction à prendre et osons, pour voir, repartir à zéro / sans top de  pré-jugés.

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Prendre son chemin personnel

Sans voir des femmes jouir tous les deux matins, nous avons toutes une représentation de l’orgasme féminin. Une image issue des films, du porno, mais pas que. Elle est tout simplement véhiculée par l’inconscient collectif. « La réalité est telle que certaines femmes ne vont pas croiser l’orgasme comme elles croient qu’elles vont le croiser », explique Nathalie Giraud Desforges. Mauvaise nouvelle ? Absolument pas.

 

La mauvaise nouvelle, c’est plutôt cette façon que nous avons de « chercher » à vivre ce que nous croyons être le désir, le plaisir et la jouissance. Papillons dans la culotte, cris, corps arcbouté…

Et si le plaisir était tranquille ? L’orgasme silencieux ?

D’ailleurs, Masters et Johnson, pionniers de la sexualité moderne, ont démontré que l’orgasme ne faisait pas de bruit. Si nous en émettons, c’est pour manifester notre présence, faire monter la température ou communiquer avec notre partenaire, mais aussi parce que « c’est comme ça qu’on fait ». Une information à retenir car elle nous remet sur le vrai et bon chemin : le nôtre.

On n’a jamais appris en copiant sur le voisin, mais en se penchant sur ses cours, ses méthodes, en entrant dans notre bulle et en découvrant notre façon à nous d’évoluer. En ça, Nathalie Giraud Desforges questionne : « Pourquoi veut-on apprendre à jouir, finalement ? ». On se le demande. Pour avoir une bonne note ? Plaire, flatter, garder son partenaire, en trouver un ? Pour comprendre de quoi on parle ? Pour être (attention, gros mot) « normale » ? Découvrir son plaisir, libérer son désir et jouir, on le fait pour soi. S’il nous fallait un nouveau mantra, il serait : « oui, je peux apprendre… mais seulement ce que j’ai à apprendre de moi ».

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Se connaître et se réinventer

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Comme le rappelle Nathalie Giraud Desforges, la définition même de l’apprentissage est le cumul d’expériences, et les expériences sont faites d’aller et retour, de hauts et de bas. Tirons le fil : apprendre, c’est chercher à acquérir. Et par quel biais nous allons donc acquérir ?

 

Connaître son corps est une étape, mais cela ne signifie pas apprendre son anatomie sur le bout des doigts, et cela ne passe pas non plus obligatoirement par la masturbation. « Il s’agit plutôt de donner à son corps l’autorisation d’exister en lui disant qu’on va partir à sa rencontre », note la sexothérapeute. Sous l’effet de cette caresse, que ressent-on ? On aime un peu, beaucoup ? On ne ressent rien ? Et que raconte ce rien ? C’est un rien d’impatience, de dégoût, de déception ? Soyons présentes à nous-même, essayons, plantons-nous, revenons, acceptons de ressentir ce peu ou pas assez.

 

Acquérir revient également à se réapproprier tous les conseils qui nous tombent dessus, que nous avons tendance à intérioriser sans même les remettre en perspective. Exemple : pour bichonner son clitoris, la sexualité sans pénétration fait beaucoup parler d’elle et nous invite à quitter le schéma pénétrocentrée de la sexualité. Très bien, mais moi, si j’aime la pénétration, à quel degré puis-je suivre ce conseil ? Pour jouir, il faudrait aussi être « bien » et apaisée, mais si j’ai passé une sale journée, dois-je me détourner du sexe pour autant ? A vous de continuer : préliminaires à maximiser (et moi, je veux ?), périnée à tonifier (vraiment ?)… Les réponses émergent dans l’instant présent, devant cette main curieuse prête à octroyer une caresse.

 

« Vivre le moment présent rend la sexualité bien plus accessible et nous installe sur le chemin de l’apprentissage », poursuit la spécialiste. Et cette phrase n’est pas là que pour faire joli. Elle nous amène à quitter nos croyances pour revenir à ce qu’il se passe. C’est quand même génial de se dire que là, ici et maintenant, nous pouvons nous toucher, être touchée, et découvrir notre réalité sexuelle à nous.

 

Alors voyons les choses autrement : ne cherchons pas à apprendre à jouir, mais jouissons plutôt d’apprendre ce que notre corps, toutes les parts de notre corps, ont de beau à nous transmettre, parce que ce voyage-là ne propose aucune feuille de route.